La Chaulme Connection & Fanny Souade Sow, Forever Ever
Du 4 juin au 18 juillet 2026 – Vernissage jeudi 4 juin à 18h
La Chaulme Connection
Marie Amar, Franck Chalendard, Stephane E. Conradie, Rémy Jacquier, Sadie Laska, Tomona Matsukawa, David Raffini, Lionel Sabatté, David Wolle
Dans la Genèse, il est écrit qu’après leur errance sur les eaux pendant quarante jours et quarante nuits, les membres de l’équipage de Noé se sont retrouvés dans la plaine du Shinar et se sont accordés pour construire une tour, haute, qui leur permettrait d’atteindre les Cieux. Sous l’impulsion du très controversé Nemrod, fils de Chiam, petit-fils de Noé, ils se mirent au travail. Les conditions étaient rudes et pour réussir, ils et elles devaient travailler sans relâche.
Dieu alerté par ces conditions déplorables de travail et ce projet vaniteux descendit de sa céleste demeure et jeta parmi eux la confusion des langues. Ne se comprenant plus, le projet s’éteignit. Une des clefs de cette exposition La Chaulme Connection pourrait résider dans cette œuvre de Rémy Jacquier, Babel, 2024, thème certes visité depuis deux mille ans d’histoire de l’art. Ici, La Chaulme Connection se situe précisément à l’inverse de la Tour de Babel. Il y a trois ans, la Galerie Ceysson & Bénétière a réussi l’implantation d’une résidence artistique en pleine nature, une habitation dotée d’un atelier de rêve dans les Monts du Forez. Les artistes sont invités à y travailler tour à tour au fil des saisons.
Justement, Rémy Jacquier a réalisé sous la forme de petits dessins une succession de ciels, de jour et de nuit, au pastel, pigment et crayon, sur un format évoquant l’intimité du carnet de voyage. Ils ont été exposés à La Chaulme en sortie de résidence. Il en a cependant généré de nouveaux produits à partir de croquis pris pendant son séjour à La Chaulme.
De retour dans son atelier, il a pu les déployer en plus grand format grâce à un report au carreau et les doter d’une aura colorée. Les formes naissantes se déploient dans un imaginaire tantôt floral Plants & Rags & Wind, 2025 ou Citronnier, 2024 tantôt proche du paysage Sainte-Débâcle, 2024 et rayonnent dans les salles d’exposition. Pour y revenir, son œuvre Babel, 2024 prise en étau entre le haut et le bas de la feuille, porte avec elle bien des mystères, et rappelle l’importance des arts comme témoins de nos civilisations, de nos pensées et de notre histoire.
La Chaulme Connection rend donc compte des recherches des artistes qui ont séjourné entre juin 2023 et juin 2026 dans la résidence artistique de la Galerie Ceysson & Bénétière au cœur de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Ils et elles ont exploré un aspect spécifique de leur discipline respective, le temps de quelques semaines.
Un atelier hors de l’atelier donc. Un atelier dans un écrin de verdure ou de neige – selon la saison. Le premier à y affronter l’hiver fut Lionel Sabatté. Il a œuvré durant de longues semaines en explorant un aspect précis de son travail : les poussières du temps. En effet, Lionel Sabatté avait été invité par Roland Nespoulet, un des directeurs scientifiques du Musée de l’Homme à rechercher la provenance des pigments utilisés sur les murs des grottes de Lascaux et de La Moute.
Dans son exploration, l’équipe avait alors découvert un gisement d’oxydes près de l’entrée de la grotte de Lascaux. Lionel Sabatté avait pu recueillir un peu de ces pigments, de cette terre riche de Lascaux et s’est ensuite enfermé à La Chaulme, tout l’hiver durant, pour produire de nouvelles peintures notamment Chrysalide Boréale et Chrysalide Appolonide, 2023. Il a eu recours à des gestes du faire ancestraux : broyer les morceaux de roches pour en extraire les pigments et les incorporer à ses tableaux.
Le résultat témoigne d’une force qui nous relie aux débuts de l’histoire de l’art. Profitant de cet espace de création en pleine nature, il a également réalisé des sculptures d’animaux dans le même esprit : chouettes et quadrupèdes préhistoriques. L’exposition est conçue comme une promenade dans l’appartement d’ami.e.s amoureux.ses des arts.
Les œuvres habitent l’espace d’exposition et dialoguent entre elles. C’est toute la beauté de l’accrochage que de tisser un fil rouge, de savoir quelle pièce sera la plus adaptée pour être à côté de telle autre, sans se nuire mutuellement, dans un échange qui au contraire les enchérit. Cette exposition est peut-être également, en filigrane, un hommage au goût de la collection. Lire la suite…
Sandrine Chalendard, – Avril 2026
Fanny Souade Sow, Forever Ever
Fanny Souade Sow est la première lauréate du prix Ceysson & Bénétière/Support, un programme de soutien dédié aux artistes diplômés des écoles d’art et de design de la région Auvergne-Rhône-Alpes.
Forever ever.
Comme un mauvais slogan publicitaire, une promesse ironique pour acheteur désabusé. Pour toujours et à jamais, venez contempler des objets d’art d’une grande valeur ! Pour toujours et à jamais, devenez les premiers consommateurs des vestiges de la douleur ! À travers cette constellation d’œuvres multimédia, Fanny Souade Sow examine notre rêve d’infini et notre relation à la temporalité des objets en soulevant cette question : qu’advient-il lorsque l’on concède à l’objet d’art le droit de disparaître ?
En muséologie, l’artefact est conservé, préservé, restauré. Il est inscrit dans l’éternité, devenant le garant d’un patrimoine à sauvegarder. Pourtant, par ce processus, l’objet est neutralisé, vidé de son agentivité et de son contexte initial, réduit à sa valeur esthétique. À rebours de cette fabrique à « geôles d’objets1 », la sculptrice s’attaque à la tradition de la conservation et interroge notre relation à ces formes. Un moulage de masque Senoufo surmonte un modèle de presse-citron moderne, une chaise originellement en bois est alourdie par le choix du métal, autant de renversements qui déroutent et troublent la valeur de ces objets.
Fanny Souade Sow travaille une myriade de matières naturelles ou synthétiques — cire, résine, bois, métal — qui évolueront dans le temps, dépérissant à l’épreuve de leur environnement. Elles connaîtront la détérioration : tout comme la chair de l’humain, la chair de l’objet sera sujette à l’entropie2 du monde.
Ces matières sont chargées d’une narration puissante, ancrée dans une critique militante anti-impérialiste. Elles soutiennent la mise en mémoire de fragments, à l’origine éphémères, exhumés d’internet — tweets, expressions, poèmes — désormais lestés à des objets tangibles. Sur un tableau de cire on peut lire « Stay Black and die », «We’ll burn everything», une série de paroles lapidaires que l’artiste choisit d’exposer au rang d’archives essentielles.
Eva S. Augustine, curatrice et programmatrice culturelle
1 Clémentine Deliss, « Manifeste pour le droit d’accès aux collections coloniales séquestrées en Europe de l’Ouest », en ligne in Multitudes 2018/4 n° 73, Éditions Association Multitudes, p.18 à 24.
2 L’entropie décrit le phénomène de dissipation inéluctable de l’énergie, sa perte, qui mène à la destruction thermique de l’univers.
www.ceyssonbenetiere.com
Ceysson & Bénétière, 10 rue des Aciéries 42000 Saint-Étienne Tél : 04 77 33 28 93
Du lundi au samedi 11:00 - 18:00
- Arts Plastiques
- - Publié le
- Philippe Cadu














