Paola di Prima - Les couleurs de la nuit
Du 25 septembre au 8 octobre 2026 - Vernissage vendredi 25 septembre à 18h30
Paola di Prima, le cosmos comme poème visuel. Paul Ardenne
Artiste plasticienne née en 1956 en Italie, Paola di Prima vit et travaille dans le midi français, au creux des Corbières et de son atelier, situé dans l’Aude à Saint-Louis-et-Parahou où elle s’installe en 1999. C’est là, loin des tumultes du monde, qu’elle expérimente à plein temps. Depuis la fin des années 1990 une relation intense au paysage, d’abord géologique puis, de manière bientôt quasi exclusive, cosmique.
Photographe, dessinatrice, peintre, sculptrice, Paola di Prima n’a de cesse de nouer avec le ciel, diurne mais surtout nocturne, « du crépuscule à l’aube », dit-elle, une relation de proximité intense. De son observation aussi patiente que passionnée de la Lune, des étoiles, des constellations et des galaxies, de ce compagnonnage physique autant que métaphysique avec les sphères célestes lointaines résulte un panel de créations plastiques qu’unifient un thème fédérateur, la cartographie de l’univers, et autant d’œuvres signalées par l’imaginaire cosmique.
Paola di Prima ne regarde pas la voûte céleste pour la représenter à l’identique, de façon mimétique, en dupliquant l’image vue ou celles encore des grands télescopes ou que nous envoient, émises depuis l’espace, les sondes spatiales. Plutôt et en lieu et place, elle fait de cette puissante source d’inspiration l’occasion d’une rêverie, d’un accouchement de formes qui tout à la fois évoquent directement le cosmos ainsi que l’empreinte mentale qu’il scelle en nous, à titre de lieu de l’offre hyperbolique, riche de ses milliards de composants solides ou gazeux mais aussi à titre d’espace mystérieux, dont on ne sait au demeurant d’où il vient, où il va et pour combien de temps encore.
Une pratique diversifiée
« Mon travail s’organise de plusieurs façons, dit l’artiste, de la vision à la recherche scientifique, que j’alimente de livres, de vidéos et surtout de l’observation. Pas de source lumineuse extérieure, et plus de route dans le hameau où je vis. L’espace qui s’offre à moi m’émerveille nuit après nuit ».
De cet émerveillement, Paola di Prima tire plusieurs « types » d’œuvres, convergentes par leur thématique mais différentes par leur forme ou la technique qui a présidé à leur conception. Les premières d’entre ces œuvres, corrélées à la pratique photographique, résultent du « dessin à l’aveugle ». L’artiste, recourant à une pose photo allongée, d’une à sept secondes, tourne son appareil photo vers une source cosmique lumineuse, l’étoile Sirius par exemple, connue pour sa forte luminosité blanc-bleutée.
Ce faisant, elle laisse l’astre marquer le médium photographique tout en exerçant différents mouvements, comme on exécuterait une danse ou comme à mener un entretien intime avec le point lumineux lointain que cadre l’objectif : tracés de figures géométriques (carrés, cercles, étoiles), gribouillages ou simple capture de la lumière captée dans la nuit profonde. Les formes issues de cet exercice sont aussi contrôlées qu’aléatoires, calibrées en conséquence par un geste qui relève de la pulsion surtout. Elles constituent concomitamment une capture : saisir la lumière, et l’équivalent d’une conversation : entretenir avec cette dernière une relation, par l’attention, le geste et le désir de communication et de l’échange.
Non moins importantes que ses « dessins à l’aveugle » s’avèrent les nombreuses toiles peintes que l’artiste consacre aussi à l’univers des sphères célestes. Il s’agit là, d’une part, de tableaux peints à l’acrylique représentant des globes, des mouvements ou des accidents cosmiques, et d’autre part de grandes compositions sur papier, à l’encre de Chine, sur fond blanc ou noir (évoquant dans ce cas la « matière noire » de l’univers) s’offrant au regard comme des cartographies du firmament.
S’agissant de ces « cartes du ciel » personnalisées par l’artiste et réalisées, celles-là, sans pinceau, toujours riches de parcours multidirectionnels, donnant parfois l’impression d’une géographie erratique du ciel et des mouvements de ses constituants, planètes, astres ou galaxies, l’impression que le spectateur en retire est celle d’un milieu vibrant, animé, doté d’une vie propre. Ces grands travaux sur papier, l’artiste les « travaille » debout, le médium posé au sol, en les manipulant de manière à ce que la matière fluide de l’encre puisse couler d’elle-même, se répartir en fonction de l’impulsion donnée par le geste de l’artiste (faire rouler des billes enduites d’encre, projeter celle-ci) et de ses caractéristiques physiques.
Un semi-hasard, en termes de composition. L’artiste se fait en l’occurrence le démiurge d’un monde interstellaire dont elle crée la géographie, mais alors sans le souhait de la dominer. Contrôle et liberté, d’un même tenant.
La sculpture et l’installation sont, encore, une autre des cordes que Paola di Prima ajoute à son arc créatif. Thème récurrent, la forme circulaire ou sphérique. L’artiste « compose » à cette entrée de multiples disques vinyle ou de multiples globes qu’elle orne et peint, appelés à être posés ou suspendus dans l’espace d’exposition, d’une manière qui évoque une colonisation et la puissance de la natura naturans, de la matière qui s’accumule et vient occuper les lieux, à la façon des constituants de l’univers lui-même, en expansion.
Notons, sur le plan matiériste, le recours, à toutes fins d’ornementer ces pièces, à de multiples matériaux naturels collectés dans le périmètre de l’atelier ou autre part, la sculpture se faisant pour l’occasion, à son tour et à sa manière propre, un constituant sinon naturel, du moins qui en réfère organiquement à la nature elle-même et aux matériaux qui la constituent.
De même que le Soleil est riche de son « système », constitué de planètes, l’univers spatial que déploie l’artiste dans l’exposition se constitue à son tour comme un système, un ensemble de planètes disposées çà et là – l’univers même de Paola di Prima, un « double » à la fois morphologique et symbolique de l’univers lui-même.
Imaginaire cosmique
Une poétique des sphères et du monde intergalactique ? On peut à bon droit considérer, dans son ensemble, l’œuvre à cette aune. En y pointant cette donnée cardinale, l’absence de la figure humaine. Paola di Prima, à travers le dialogue artistique qu’elle noue avec le ciel, ne cherche pas à engager l’humanité, sur un mode astrologique par exemple (ce que le ciel fait de nous, nous veut, nous annonce).
Plutôt, elle nous met en face du merveilleux naturel que constitue le cosmos, infiniment plus grand que nous et, ne le négligeons pas, se développant sans que nous autres humains occupions dans cet ouvrage particulier qu’est son développement un rôle décisif. L’univers se donne à voir, à sonder, à explorer, à imaginer et à rêver mais qu’échange-t-il en propre, sur le plan mécanique, avec nous ?
L’artiste, à cette entrée, ne peut que rêver, imaginer la création, elle n’« est » pas l’univers mais un fragment isolé de celui-ci, fragment trop isolé pour peser sur la grande mécanique des sphères célestes et le devenir de la matière cosmique. Reste toutefois l’hommage qu’elle rend avec ferveur, par une création dédiée, aux choses célestes, ferveur ciélique et don de soi par l’artiste à l’univers, comme pour le servir et en manifester toute la grandeur, incommensurable.
Le cosmos, avec Paola di Prima, est non seulement un milieu physique mais aussi un élément pour l’art, une matrice pour l’esthétique et l’épreuve d’artiste. Forme absolue, il déborde tout, et certes il nous dépasse de toutes parts. Si nous participons de lui mais alors lointainement (nous sommes de la poussière d’atomes d’étoiles, selon la formule consacrée), nul doute que par l’entremise de l’artiste il ne nous soit cependant rendu plus proche et familier, moins abstrait.
Paul Ardenne est écrivain et historien de l’art. Il est l’auteur de plusieurs essais sur l’art et la culture contemporaine, notamment Un Art écologique. Création plasticienne et anthropocène (2018).
www.maisondesarts-bages.fr
Maison des Arts, 8, rue des Remparts, 11100 Bages. Tél : 04 68 42 81 76 / 07 50 56 34 33
Du mercredi au dimanche de 15h à 19h ou sur rendez-vous
- Arts Plastiques
- - Publié le
- Philippe Cadu