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Julie Sas - Like a candle in the wind - St Étienne

Julie Sas – Like a candle in the wind

Du 8 février au 11 mars 2023

À l’origine de cette exposition, il y a une histoire séduisante (et clickbait) : en juillet 2017, un robot de surveillance du modèle K5, produit par Knightscope, une firme de la Silicon Valley basée à Moutain View, plonge dans le bassin du centre commercial où il opère. Plouf. L’histoire, tournée sous l’angle du « robot suicidaire », est largement médiatisée. Le web étant friand de toutes les variations sur le thème de la machine douée de conscience/émotions/intelligence, la hype est là.

Mais ce n’est pas cet axe anthropomorphique, énième itération d’un mythe aussi ancien que vivace, qui intéresse Julie Sas dans cette anecdote, mais plutôt la richesse de ses potentialités dérivatives. En effet, l’artiste a engagé à partir de ce fait divers une enquête au cours de laquelle elle a recueilli commentaires, informations, et images, notamment différentes photographies présentant le robot immergé dans la fontaine, ou d’autres montrant des forces de l’ordre et des passants en train d’essayer de l’en tirer. L’anecdote et l’enquête qui lui fait suite déterminent ainsi l’inclusion dans l’exposition d’un ensemble d’éléments sous la forme d’une installation conceptuelle et spéculative.

  • Une vidéo quasi silencieuse, dans laquelle le robot se présente à la première personne. Elle est montrée sur un écran au sol.
  • Des aquariums de différentes tailles contenant un liquide coloré et des pièces, accompagnées de leurs supports, qui rappellent la scène originale du drame.
  • Des t-shirts imprimés à l’image du robot. Les photographies sont augmentées de commentaires et mises en page à la manière de mèmes.
  • Punaisée au mur comme les petites annonces à l’entrée des supermarchés, la reproduction d’un tableau statistique de la répartition en fonction des mois de l’année des suicides par submersion en France, sur la période 1872-1878, tableau tiré de l’ouvrage Le Suicide, une étude sociologique publiée par Emile Durkheim en 1897.
  • Deux pièces sculpturales en métal imprimé. La première, posée au sol, reprend une phrase (« you don’t need to be a soldier »), trouvée par l’artiste dans un catalogue de vente par correspondance SEARS des années 1930. Elle est ici tronquée (à l’origine, la publicité disait : « you don’t need to be a soldier to wear you own t-shirt »). La seconde, au mur, reprend une photographie tirée de la banque d’images ALAMY. Elle représente des pièces jetées au fond d’un bassin.

J’ai volontairement classé ces éléments par degré croissant d’éloignement du point de départ, constitué par l’histoire de K5. Cette prise de distance caractérise la méthode dérivative de l’artiste, qu’elle décrit comme « un acte de prélèvement de faits sociaux et récits populaires, qui entretiennent des liens avec des dispositifs de pouvoir ». Comme elle le démontrait déjà (de manière non docte) dans sa précédente exposition qui s’appuyait sur l’affaire Dupont de Ligonnès[1], il n’y a pas de faits divers. C’est le traitement journalistique qui produit le fait divers, et amoindrit la portée d’une histoire en la classant arbitrairement dans la catégorie des faits croustillants (et susceptible de générer du clic), là où il y a féminicide, déclassement social, emprise religieuse, racisme systémique, logiques marchandes, inégalités en tous genres. En l’espèce, l’histoire de K5, vraisemblablement victime d’une défaillance technique, permet à l’artiste de « tirer de nombreux fils », selon sa propre formulation.

Le premier est celui de la surveillance automatisée de masse. Derrière les formes user-friendly du robot, elle identifie une histoire moins amusante, puisque sa mise au point fut consécutive à la tuerie de Sandy Hooks en 2012[2]. On retrouve dans les aquariums (conçus pour observer des créatures tenues captives) la même saveur dystopique, celle de l’organisation de la surveillance et du contrôle des corps.

Le second est économique : les K5 sont loués, explique-t-elle, pour un tarif horaire légèrement inférieur à celui des agents de sécurité humains, un fait qui nous renvoie à l’exploitation de ces derniers pour des salaires de misère. La somme des pièces jetées dans les aquariums constitue ainsi un pécule correspondant au montant horaire de la location.

Le troisième fil est techno-militaire, et relève d’une critique du masculinisme : le t-shirt trouve en effet son origine dans la panoplie des soldats de la NAVY, et partant, dans un projet de maîtrise du corps pensé comme viril et une masculinité sacrificielle. Les aquariums sont teintés à l’aide de gels douches genrés : c’est pour vous, messieurs ! Pas besoin de jouer les soldats !

Le quatrième nous ramène à la figure menaçante de la machine sensible et consciente, réactivée tout récemment par les débats autour de l’agent conversationnel Chat-GPT, ainsi qu’aux croyances religieuses qui nourrissent depuis toujours l’histoire de la technique, loin de toute rationalité instrumentale. De la pratique païenne consistant à jeter des pièces dans les fontaines pour conjurer le sort, au désir de contrôler notre destinée par l’usage de machines intelligentes, il existe une continuité, nous dit-elle.
Le cinquième fil est lié à l’utilisation des méthodes statistiques dans le contrôle des populations. Ce fait a été étudié par l’historien Ian Hacking dans son magistral ouvrage The Taming of Chance (1990) dans lequel il analyse l’histoire de l’usage des probabilités et des données statistiques sous un angle foucaldien et montre comment celui-ci a vu émerger la figure de l’homme moyen sur lequel se sont basées dès le 17 è siècle des politiques publiques en Occident. La citation d’un tableau de Durkheim fait ici clandestinement signe en direction de cette histoire.

Ces explications, que l’on pourrait encore augmenter de considérations sur l’économie attentionnelle, la viralité ou l’émergence de formes de surveillance amateur (évoquées indirectement par la qualité pauvre des images vidéo, parfois filmées par l’artiste avec son téléphone), sembleront fort bavardes. Je m’en excuse.  L’exposition ne l’est pas. Julie Sas fait le choix du minimalisme. Les circulations de motifs, d’images et de formes tiennent ici lieu de discours : c’est visuellement (et discrètement) que le sens se construit. Et si la vidéo opère à la manière d’un liant entre toutes ces pistes interprétatives, il n’existe pas une bonne manière de les arpenter. Différentes qualités d’attention sont possibles, différentes puissances d’analyse et intensités émotionnelles sont légitimes. L’exposition ne produit aucune hiérarchie, seulement des parcours.

J’aimerais ajouter une dernière chose : la méthode appliquée par l’artiste dans ses enquêtes possède cette grande qualité d’être exportable. Au supermarché, dans la rue, au travail, en position assise devant un écran diffusant Netflix ou Cnews, le corps tonifié par une promenade en forêt, ou dans n’importe quelle situation du quotidien, vous pouvez « tirer les fils » à partir de la plus menue de vos observations.

Jill Gasparina

Les Limbes, 7 Rue Henri Barbusse 42000 Saint Étienne.

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