Maison-Main - une assemblée des gestes #2
Du 10 octobre 2026 au 21 février 2027 - Vernissage vendredi 9 octobre à 18h30
Avec Nils Alix-Tabeling, Jacques Averna, Hélène Bertin, Emma Bruschi, Clara Denidet, Charlotte Dualé, Marie Ducaté, Daniel Firman, Marie-Ange Guilleminot, Thea Gvetadze, Rodrigo Hernández, Ninon Hivert, Île/Mer/Froid, JN Mellor Club, Maria Laet, Yoonjeong Lee, Pascal Monteil, Jean-Michel Othoniel, Javier Pérez, Élise Peroi, Célia Picard & Hannes Schreckensberger, Marcel Robelin, Soyoung Hyun, Arnaud Vasseux, Betty Woodman, Xolo Cuintle.
L’exposition propose une traversée fictionnelle et sensorielle dans l’antre de nos gestes, où la « maison-main » offre la cohabitation de gestes permanents et de récits imaginaires insoupçonnés. Cette expérience singulière réunit œuvres récentes et pièces antérieures – vidéo, objets, sculptures, formes artisanales et outils spéculatifs – qui composent un espace de gestes suspendus, où se mêle l’absence et la présence humaine.
Dans cette maison, le façonnage d’un objet, l’invention d’une forme ou la réparation d’un monde empruntent les mêmes chemins de la main. Les éléments y gardent la mémoire des gestes qui les traversent, sans distinguer l’ouvrage de l’œuvre. Chaque geste prolonge une pensée qui ne précède pas l’action mais naît à son contact, au bout des doigts, là où l’esprit se laisse transformer par les matériaux autant qu’il les transforme. Dans ce monde intérieur habité par l’existence du faire se déploie une superposition de savoir-faire, de contradictions et d’hypothèses, d’où émerge une danse continue de la matière.
Commissaires de l’exposition :
Anne-Laure Lestage et Christian Rizzo
Le parcours s’ouvre sur une topographie des mains. Avec Les Creux, Arnaud Vasseux fixe dans le verre dix empreintes qui portent encore en elles le souvenir de la métamorphose de la matière, désormais immobile, qui conserve pourtant la mémoire de ses états successifs. Chaque paume recueille un fragment de temps, comme si le geste de collecter devenait déjà celui de fabriquer un monde. Dès l’entrée, la main n’apparaît plus comme un simple outil : elle est un lieu de passage où la matière, le corps et la pensée se rencontrent.
De cette première empreinte naît peu à peu une maison. Les tressages de paille d’Emma Bruschi déploient sur les murs une constellation de gestes hérités, dont les rythmes prolongent ceux des mains au travail. Daniel Firman imagine un refuge réduit à sa forme la plus essentielle, tandis que le hamac de
dentelle de Marie-Ange Guilleminot accueille aussi bien les insectes que les présences invisibles. Les draps d’Île/Mer/Froid, imprégnés de teintures végétales, semblent avoir absorbé la lumière, l’humidité ou le froid, comme si un paysage avait lentement laissé son empreinte sur leur surface.
À proximité, un tabouret devenu bijou, de délicats clous de bronze façonnés par Yoonjeong Lee rappellent que l’habiter procède avant tout d’une attention portée aux matériaux et aux gestes qui les transforment.
Peu à peu, cet univers familier se décale. Dans Levitas, Javier Pérez laisse derrière lui les empreintes d’un corps absent, dessinées dans un chemin de verre informe. Le papier peint de céramique de Betty Woodman fait glisser le décor domestique vers la sculpture, brouillant les frontières entre architecture, ornement et matière. Une main gravée par Rodrigo Hernández tend une fleur dans un geste d’une extrême simplicité, où l’offrande devient puissance de relations. Les objets de JN Mellor Club prolongent cette ambiguïté : à la fois outils, reliques et sculptures, ils semblent provenir d’un rituel oublié dont les matériaux seraient les derniers témoins.
Le geste quitte alors progressivement l’espace domestique pour devenir mouvement. Les assemblages de bois d’Hélène Bertin dessinent les partitions silencieuses d’une danse encore à venir. Les gants de bronze de Ninon Hivert, déposés au sol, donnent l’impression qu’un corps vient tout juste de s’absenter.
Les Possible Tools de Célia Picard et Hannes Schreckensberger demeurent, quant à eux, disponibles à des usages qui restent à inventer. Entre outil, sculpture et fiction, ils rappellent que toute forme contient déjà l’hypothèse d’un geste.
Cette attention se prolonge dans le paysage. Avec Earth (Canudos), Maria Laet coud la terre comme on tenterait de réparer une mémoire blessée. Le fil ne referme pas la fracture ; il la rend visible. Le geste de couture devient alors un geste de soin, capable de relier le corps à un territoire, le présent aux traces laissées par l’histoire.
À partir de là, les œuvres semblent habitées par des présences discrètes. Les assises sculptées par Nils Alix-Tabeling accueillent une mythologie lunaire et silencieuse tandis que les nénuphars de béton de Xolo Cuintle déposent sur le sol une lente sédimentation. Une guitare façonnée par Jacques Averna attend les musicien·ne·s qui viendront un jour la faire résonner. Cette attente trouve son écho dans les blousons de céramique de Ninon Hivert, où les corps continuent d’exister par leur seule absence.
Le parcours ralentit ensuite jusqu’à un temps presque immobile. L’étagère de carreaux émaillés de Charlotte Dualé s’étire dans l’espace comme un mobilier qui aurait trouvé son équilibre définitif. Le vêtement imaginé par Thea Gvetadze demeure suspendu à l’apparition d’un corps à venir. Avec Move to Zero, Ninon Hivert rassemble des objets trouvés et modelés qui semblent retenir l’instant précis où une vie s’est interrompue avant d’en accueillir une autre. Les stèles de Marcel Robelin prolongent cette impression de survivance : dressées entre apparition et vestige, elles donnent à la matière la capacité de conserver le souvenir des passages qui l’ont façonnée.
La dernière séquence ouvre enfin l’espace vers une matière plus légère, traversée par les fils, la lumière et les transparences. Les perles de Jean-Michel Othoniel dessinent un paysage suspendu dont chaque nœud accueille la lumière comme une matière vivante. Clara Denidet fait du tressage un corps ouvert où se mêlent fibres végétales, savoirs incorporés et récits de voyage.
Par la broderie, Pascal Monteil déroule une écriture de fils qui brouille les frontières entre archive, mémoire et fiction. Cette même attention au temps irrigue Sous tendre d’Élise Peroi, où le tissage révèle la lente élaboration d’une pensée architecturale qui se construit au contact des fibres. Chez Soyoung Hyun, la matière prolifère jusqu’à retenir l’éphémère dans une forme durable, tandis que les Sourires masqués de Marie Ducaté semblent modelés par une succession d’empreintes dont les expressions ouvrent la possibilité d’un rituel encore en devenir.
Au fil de cette traversée, les œuvres composent moins une succession d’objets qu’une communauté de gestes. Elles déplacent sans cesse les frontières entre sculpture, artisanat, usage et fiction, faisant apparaître la matière comme un réservoir de récits qui ne se livrent jamais frontalement : ils se tissent par la forme, se moulent dans les matières et se construisent au rythme des gestes qui les façonnent, faisant de chaque œuvre la trace sensible d’un savoir-faire autant que d’une mémoire.
Assembler, broder, découper, étirer, graver, lier, mouler, plisser, tisser… Une véritable assemblée de gestes, révélant la richesse des pratiques contemporaines et leur matérialité. Ici, la main ne traduit pas la pensée : elle la fabrique… Ici, chaque forme conserve la trace des mains qui l’ont façonnée ; chaque geste prolonge une pensée qui ne précède pas l’action mais naît dans le contact avec le monde. Entre la forme qui advient et celle qui s’imagine, la main devient l’intersection des imaginaires.
Anne-Laure Lestage et Christian Rizzo
www.crac.laregion.fr
CRAC Occitanie 26, Quai Aspirant Herber 34200 Sète . Tél : 04 67 74 94 37.
- Arts Plastiques, Installation
- - Publié le
- Philippe Cadu