Exposition “Animal à fenêtre” Io Burgard – Les Capucins Embrun

Exposition "Animal à fenêtre" Io Burgard

Animal à fenêtre Io Burgard

Du 27 juin au 30 août 2020 – Ouverture de l’expo­si­tion, en pré­sence de l’artiste
Samedi 27 juin de 16h à 19h

www.lescapucins.org

Exposition "Animal à fenêtre" Io BurgardIl y a quel­ques années, je visi­tais un appar­te­ment accom­pa­gnée d’un ami, nous fûmes alors happés par la vue superbe qu’offraient les larges fenê­tres du salon. Contemplant le spec­ta­cle qui se jouait face à nous, il me fit alors remar­quer, avec ce ton défi­ni­tif dont il est cou­tu­mier, qu’on devrait tou­jours choi­sir sa maison pour ses fenê­tres. Mais que don­naient-elles à voir de dif­fé­rent de ce que vous pou­vions obser­ver de dehors ? Concrètement rien ne plus, mais là, nous dis­po­se­rions d’un cadre et d’un temps qui nous don­naient l’impres­sion d’être aux pre­miè­res loges, qu’ici, à l’abri, nous pou­vions saisir quel­que chose du monde. Le ciel, les oiseaux, les rochers, les végé­taux, et tout ce qui les fait tenir ensem­ble, à ce moment-là, n’étaient que pour nous, à ce moment-là, étaient bien plus que ce que nous pou­vions connaî­tre.

Alors que nous lisions, Io Burgard et moi, l’ouvrage Fenêtre [1] de Gérard Wajcman dont nous avons tiré le titre de l’expo­si­tion, nous étions loin d’ima­gi­ner que nous allions bien­tôt entrer dans une période de confi­ne­ment et que nous entre­tien­drions une rela­tion nou­velle à la fenê­tre, sou­dai­ne­ment deve­nue une épaule amie, nous liant au monde. Nous y allons res­pi­rer un autre air et cher­cher le souf­fle vital du dehors.

Du jour au len­de­main, notre monde s’est réduit à peu de choses – son chez soi et la rumeur perçue de l’exté­rieur. Entre les deux, la fenê­tre, à la fois fron­tière et pas­sage. Dans son livre, Gérard Wajcman sup­pose que cet élément archi­tec­tu­ral, en nous extra­yant du monde, en nous iso­lant, nous permet de le penser. Nous serions en cela des « ani­maux à fenê­tre », davan­tage qu’oiseaux sans plumes, car nous joui­rions ainsi de regar­der.

Et pour voir, il faut mettre son sujet à dis­tance, le situer dans un envi­ron­ne­ment propre. La fenê­tre nous dis­tin­gue et pré­pare ainsi les condi­tions d’une ren­contre. Dans Mille pla­teaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari écrivent que « le ter­ri­toire, c’est d’abord la dis­tance cri­ti­que entre deux êtres de même espèce : mar­quer ses dis­tan­ces. Ce qui est mien, c’est d’abord ma dis­tance, je ne pos­sède que des dis­tan­ces [2] ». La fenê­tre nous rend cons­cients de la dis­tance qui nous sépare des autres. Elle nous permet d’appro­cher la lisière des mondes, pro­té­gés d’une seconde peau. C’est là que se joue la créa­tion, à la péri­phé­rie, à l‘hori­zon de l’autre, de ce qui advient tou­jours, ce qui est en deve­nir.

Aller à la fenê­tre, c’est ren­contrer le monde mais aussi s’ouvrir à son pou­voir de trans­for­ma­tion. Les seuils sont hantés par les per­son­na­ges qui aspi­rent à de nou­veaux habits. Dès nos pre­miers échanges, Io m’a évoqué la figure de Saint-Christophe, fruit de l’agré­ga­tion de légen­des orien­ta­les et occi­den­ta­les, connu comme le Patron des voya­geurs. Il dédia une grande partie de son exis­tence à accom­pa­gner la tra­ver­sée du fleuve tumul­tueux.

Après avoir fait passer l’Enfant Jésus, en le por­tant sur ses épaules, lui, qui jusqu’au XIIème siècle fut repré­senté avec une tête de chien, retrouva une appa­rence humaine, celle d’un vieil homme robuste. Cette méta­mor­phose – au même titre que la flo­rai­son rela­tée quel­ques siè­cles plus tard de son bâton après sa ren­contre avec l’enfant – marqua sa conver­sion. Il l’avait pré­pa­rée, patiem­ment, en ne ces­sant d’être en mou­ve­ment, sans pour autant aller au-delà des rives. La péri­phé­rie était deve­nue son centre, le pas­sage son seul chemin.

Pour sa carte blan­che aux Capucins, Io Burgard a donné corps à ces his­toi­res de méta­mor­phose, ces expé­rien­ces du regard, à la lisière des mondes connus et inconnus. À l’endroit où les mythes ne ces­sent de se réin­ven­ter en pas­sant entre les mains de mes­sa­gers, qui ne sont jamais de sim­ples por­teurs, mais bien des tra­duc­teurs.

Io est l’une des leurs. L’his­toire qu’elle inter­prète est tou­jours iden­ti­que, elle l’a façonne dif­fé­rem­ment à mesure de ses allers-retours. C’est le récit d’une quête à jamais irré­so­lue, celle-là même qui pousse les pro­ta­go­nis­tes du Motif dans le tapis, la nou­velle d’Henry James, à tenter de percer le secret d’un roman, de com­pren­dre ce qui le ferait tenir, sa force inté­rieure. La quête ne s’achève cepen­dant jamais car elle cons­ti­tue le secret lui-même.

Pour tra­duire cette recher­che infi­nie, ce mou­ve­ment ins­tinc­tif qui nous incite à véri­fier tous les jours à la fenê­tre si nous sommes bien liés au monde, Io trace des lignes comme autant de per­ches, ponts ou riviè­res. Elle ne connaît ni les plai­nes, ni les mers, trop vastes, trop calmes. Les sujets doi­vent se voir pour lais­ser active la pos­si­bi­lité d’ima­gi­ner les che­mins qui les condui­sent les uns aux autres, qui les mène­raient à percer le secret.

Pour l’espace du centre d’art, Io a ainsi ima­giné un dédale com­posé de larges toiles de jute pein­tes, les­tées depuis le pla­fond et per­cées de portes et fenê­tres. Entre, des sculp­tu­res en plâtre, résine et métal, ponc­tuent le par­cours, telles des mes­sa­gè­res invi­tant à passer de l’autre côté. Ces figu­res aux mem­bres désar­ti­cu­lés sem­blent sus­pen­dues dans une muta­tion incer­taine.

On reconnaît ça et là un torse nais­sant, le galbe d’une cuisse, le frag­ment d’un bras. Elles sont un deve­nir de corps, à l’image des motifs peints sur les toiles qui les enca­drent et qui repro­dui­sent le trait irré­solu de l’esquisse. Des formes mini­ma­les, cour­bes, déli­ca­tes, légè­res qui affleu­rent à la sur­face de la matière rugueuse, sou­vent de l’enduit et par­fois du plâtre, recou­vrant la toile. Que Io Burgard sculpte ou peigne, elle ne se dépar­tit pas de cette base râpeuse, un peu sale. La nais­sance ne se fait pas sans mal, même pour des fan­tô­mes. Ils errent à l’orée des bois, cachés der­rière leur fenê­tre. Le monde est à côté, ils sont ici.

Solenn Morel

[1] Gérard Wajcman, Fenêtre, Chroniques du regard et de l’intime, Éditions Verdier, 2004.
[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Capitalisme et Schizophrénie 2, Les Éditions de Minuit, 1980, p. 393.

Centre d’art contemporain Les Capucins, Espace Delaroche, 05200 Embrun. Tél. : 04.92.44.30.87. Ouvert du mer­credi au diman­che de 16h à 19h

Le site est mis à jour chaque fin de semaine pour les événements ou expositions qui ont lieu la semaine suivante, donc ne seront publiées que les informations arrivées le vendredi avant la date de l’exposition. Il est donc nécessaire d’envoyer les informations par mail pour qu’un article soit publié.

Pour une parution, il est fortement conseillé de joindre un texte de présentation de l'exposition, la démarche de l'artiste et des visuels.

Vous pouvez laisser vos coordonnées via le formulaire ci-dessous pour annoncer un événement. Merci de votre compréhension !

Le fait de m’envoyer par mail l’annonce d’une exposition n’implique pas qu’elle sera publiée.